
Cinquante motards sur une piste d'essai, deux cents freinages d'urgence et une vérité qui pique : un pilote sur deux évalue incorrectement la distance nécessaire pour s'arrêter net. L'institut allemand IFZ éprouve le fameux instinct du motard et démontre que la marge de sécurité est souvent très mince, voire inexistante. Étude.
Un motard sur deux ignore la distance dont il a réellement besoin pour s'arrêter net. Ce constat, relayé par la fédération européenne des motards (FEMA), émane d'une étude allemande menée l'an dernier et tout juste publié. Or à moto, mal évaluer son point d'arrêt revient à jouer avec sa vie, ni plus ni moins. Voilà qui méritait de s'y attarder, mètre en main.
L'étude a été menée par l'Institut Für Zweiradsicherheit (IFZ), centre de recherche dédié à la sécurité des deux-roues. Tout est parti d'une question posée en 2024 par ses chercheurs : les motards savent-ils vraiment estimer la distance qu'il leur faut pour stopper leur machine ? Intuition innée et/ou trompeuse, formation récente ou savoir-faire acquis au fil des kilomètres, l'IFZ a voulu savoir...
Direction le plateau d'essai de l'ADAC à Recklinghausen donc, terrain habituellement réservé aux stages de perfectionnement. Cinquante motards expérimentés y ont d'abord estimé, à l'œil, la distance nécessaire pour freiner à 50, 70 et 80 km/h, avant de se mettre à l'épreuve lors de véritables freinages d'urgence. Deux cents passages ont été chronométrés et mesurés, puis confrontés aux pronostics initiaux et à un questionnaire sur l'expérience de chaque participant.

Premier enseignement, déjà vertigineux : la perception même des distances joue des tours. Un intervalle qu'on jurerait long de cinquante mètres peut, dans les faits, n'en mesurer qu'une trentaine. Autrement dit, le motard qui se croit prudent parce qu'il garde ses distances, roule parfois bien plus près du danger qu'il ne l'imagine, sans le moindre signal d'alerte pour le lui rappeler.
Deuxième surprise, celle du chronomètre : selon la vitesse testée, entre 46 et 54 % des participants ont eu besoin d'un freinage plus long que celui qu'ils avaient anticipé. Et plus la vitesse grimpe, plus l'incertitude s'envole : à 80 km/h, même les motards aguerris peinent à donner un chiffre fiable. Rassurant, à moitié seulement : dans d'autres cas, certains se sont arrêtés plus tôt que prévu, preuve que l'écart entre ressenti et réalité varie énormément d'un pilote à l'autre.
Ce grand écart illustre un paradoxe que les chercheurs de l'IFZ résument par une formule qui doit faire réfléchir : les progrès techniques des freins et pneus finissent "absorbés" par nos erreurs de jugement. Même un ABS dernier cri ne sert à rien si le motard continue de croire, à tort, qu'il dispose de dix mètres de marge quand il n'en reste que trois. Ou zéro.

Pour les motards au quotidien, la leçon dépasse le simple constat statistique. La pratique et les années de guidon ne suffisent pas, à elles seules, à corriger ce biais de perception : seul un entraînement régulier au freinage d'urgence - en conditions contrôlées, "achtung !" - permet de recalibrer l'instinct sur la réalité physique de la machine.
L'IFZ et le DVR (équivalent allemand de notre Sécurité Routière) en ont d'ailleurs tiré une campagne baptisée #AbstandKommtAn, pour rappeler qu'une distance de sécurité n'est jamais un luxe, mais un temps de réaction à - bien - prendre en compte, une marge de visibilité et, en définitive, une assurance-vie.
Reste une évidence qu'aucune étude n'a à éprouver : mieux vaut freiner trop tôt et sourire de sa propre prudence, que freiner pile à l'endroit calculé... par un cerveau qui, lui, n'a jamais passé son permis de mesurer les distances. En clair, la meilleure des marges de sécurité reste celle qu'on ne regrette pas d'avoir prise. Il n'y a pas de honte. Pas de bobo non plus.
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